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Nanotechnologies

Pas de pompiers
pour ajuster nanotechnologies et sociétés

23 Février 2010 Par Doreen Brow

Edition : Le Parlement du Futur

Fauché comme un champ d’OGM. Le débat national sur les nanotechnologies s’achève en « eau de boudin » : des réunions ultra-sécurisées
dans les sous-sols de locaux du Ministère de la Défense, place Catalogne à Paris, avec internet comme unique fenêtre sur le monde.

Nous sommes, en France en 2010 et nos voisins européens n’en croient pas leurs yeux ! Pourquoi de telles crispations ? Que signifie
une telle impasse ? De quoi l’enlisement du débat nano est-il donc le nom ?

Certes, le sujet des nanotechnologies est complexe ; certes, le public a du mal à comprendre la cohérence entre nanopuces, nanoparticules et nanorobots simplement parce que cette pseudo-famille «
nano » n’est qu’une mode marketing ; certes, la Commission nationale du débat public (CNDP) est peu rodée à ce genre d’exercice sur des « options générales »… Mais sur le fond, nous sommes
surtout en face d’une grosse erreur de casting. Pas de maître d’ouvrage assumant un projet (où est donc passé le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) qui pilote pratiquement tous les projets
nano, à part ceux relevant de la chimie). Pas de questionnement posé au plan politique : l’insistance à construire une information uniquement sur un terrain technique a déboussolé les citoyens et
donné prise à toutes les suspicions. Nous avons assisté au déplacement des problématiques vers des formulations où seuls les experts ont « prise » et où ils sont rois ; ainsi, le cadrage des
débats n’a pas laissé de place à la réflexion sur les finalités, le bien-fondé et la soutenabilité des développements. Pourtant, les nanotechnologies contribuent largement à façonner le monde de
demain. D’ailleurs, l’absence d’implication de la classe politique est un symptôme inquiétant…

Ainsi la « recette CNDP » n’a pas fonctionné. Pourtant, depuis deux ans,
d’autres initiatives comme celle du NanoForum du CNAM, portée par la Direction générale de la santé (DGS) ont fait la preuve qu’un dialogue constructif était possible sur un tel sujet. Des cas
concrets (Nanociments, nanocosmétiques, nanofood…) ont été examinés, des manques ont été pointés, des pistes de travail ont été lancées, notamment pour une normalisation cadrant des pratiques
responsables.

Notre erreur en France est de penser le débat public comme « pompier » de la démocratie. Ce dernier est conçu comme système de validation (ou variable d’ajustement). Son objectif est de produire
de l’acceptabilité. Mais cela ne peut pas marcher : cette vision shunte la phase d’information, de mise en culture, le rôle de contribution des acteurs de la société civile dans la manière
d’interroger les choix, de construire un questionnement propre, en situation.  Il nous faut sortir de la confusion des démarches : sonder ou consulter, ce n’est pas informer ; élaborer en
commun des scénarii du futur ou des choix, ce n’est pas négocier.

Alors que les décisions technocratiques au quotidien ne répondent qu’au maître mot de compétitivité, comment croire qu’un ajustement à des logiques écologiques ou éthiques pourrait surgir en
quelques mois d’interactions ? Le besoin est pourtant clair : le pilotage de l’innovation semble aveugle à la réalité de notre monde aux ressources limitées et menacé par les pollutions. Comme
l’économie, la technoscience avance hors-sol, hors temporalité. Il va bien falloir que nous inventions les moyens pour que la vie démocratique domine le marché et non l’inverse !

Les nanotechnologies incarnent ce basculement de la gouvernance qui s’impose. Elles récapitulent quantité d’enjeux sanitaires, écologiques et éthiques et pour cela, elles sont une occasion
majeure de questionner les finalités de l’investissement technique dans son ensemble. Il s’agit mettre en cohérence les attentes sociales et les investissements scientifiques et
techniques.VivAgora publie ce jour un Communiqué demandant au gouvernement de s’ateler à cinq chantiers. 


Deux éléments de blocage doivent être dépassés, pour rendre possible un tel ajustement :
–    Eviter le piège de l’expertise qui neutralise les conflits politiques. La discussion technique est essentielle mais elle ne peut occulter le débat sur les valeurs et les
finalités : il s’agit de mettre en culture l’innovation en considérant les savoirs « en situation ». En clarifiant les rôles respectifs, du chercheur, de l’expert et du politique, nous souhaitons
distinguer ce qui relève du débat d’experts sur les risques et du débat de valeurs sur les utilités et finalités.
–    Sortir de l’opposition stérile entre technophiles et technophobes, entre imprudents et précautionneux. Tant que nous restons sur le mode de la réactivité, nous empêchons la
fondation concrète de démarches de prudence. Il nous faut inventer des organes de vigilance commune capables de réaliser des anticipations, une veille et des alertes.

Nous vivons donc un moment charnière où ces technosciences, qui remodèlent le monde de façon controversée, doivent devenir « affaire publique ». Valorisation des connaissances (notamment
situées), accès à l’information (contre la dissymétrie), distinction de la place de l’expert, soutien aux pratiques prudentes et responsables, constituent autant de défis pour mettre en cohérence
les attentes sociales et les investissements scientifiques et techniques.